Prenons garde au terrorisme oublié

Prenons garde au terrorisme oublié

Il y a cinq ans, j’appelais votre attention sur le terrorisme caché, le terrorisme qui mine l’Afrique. Depuis,

  • Le terrorisme n’a cessé de se renforcer avec des groupes de plus en plus nombreux qui profitent de la faiblesse des États pour prospérer au point de susciter des interrogations sur le bien-fondé de l’intervention française au Mali et plus généralement dans la bande sahélo-soudanaise.

Il s’agit d’un terrorisme aux couleurs locales comme Boko Haram au Nigéria ou les Shebabs somaliens, ou importé par Al Quaïda ou l’État islamique (EI), les djihadistes d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et d’al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar, l’État islamique du Grand Sahara (EIGS), le Front de libération du Macina (FLM), le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et d’éléments d’Ansar Dine, le groupe islamiste Abubakar Shekau…

À un moment où l’EI enregistre des revers au Proche Orient, les terroristes s’attaquent à des maillons faibles, aux pays les plus vulnérables… l’Afrique apparaît de plus en plus comme « un ventre mou ».

  • Après s’être étendu dans la bande sahélo-soudanaise du Nigéria à la Somalie, en passant par le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le nord-Cameroun, le Mali, le Niger et le Tchad…sans parler de la Lybie, le terrorisme s’est généralisé à d’autres zones du continent comme le Mozambique.

Ainsi, depuis 2017, des groupes islamistes radicaux, affiliés à DAESH, sévissent dans la province mozambicaine de Cabo Delgado. Ils se sont manifestés début novembre 2020 en décapitant une cinquantaine de personnes et en portant à plus d’un millier le nombre de leurs victimes. En trois ans, ils ont pris le contrôle de cette zone riche en ressources gazières et minières (charbon et rubis).

  • De s’associer avec tous les trafics qui prolifèrent en Afrique avec la misère et la faiblesse des États et créent de plus en plus de zones de non droit. L’enjeu de la drogue, des cigarettes, de l’ivoire, de rhinocéros… attise de nombreuses convoitises. En dix ans, la cocaïne aurait rapporté 1,5 Md$ pour les groupes qui sécurisent les routes.

L’Afrique serait-elle devenue incontrôlable ?

Cette situation risque de s’aggraver avec la mort, la semaine dernière, du Président tchadien, Idriss DÉBY ITNO car le Tchad est une pièce maîtresse du dispositif Barkhane de lutte contre les djihadistes au Sahel.

Agé de 68 ans, le guerrier Idriss DÉBI aurait été mortellement au combat face aux rebelles du Front pour l’alternance et la concorde venus de Libye. Certains contestent cette version en mettant en avant :

  • Le non-respect de la Constitution qui stipule que c’est le Président du Sénat qui assure l’intérim dans l’attente de nouvelles élections. Or, la transition est assurée par un groupe de quatre militaires pour une durée annoncée de dix-huit mois mais renouvelable.

  • La mise en place d’un régime dynastique avec la nomination par les militaires de son fils comme Président.

Au pouvoir depuis 1990, Idriss DÉBY ITNO venait juste de gagner l’élection présidentielle pour un 6ème mandat après avoir été élevé au rang de Maréchal. Était-ce un mandat de trop, un titre de trop ? Le temps viendra pour s’interroger sur les circonstances de l’événement.

Depuis 2014 et l’intervention militaire française anti-terroriste Barkhane, le Tchad et son chef occupent une position centrale dans la bande sahélo-soudanaise :

  • Le siège de l’opération Barkhane est à N’Djamena.

  • Le Tchad fait partie d’une force multinationale mixte (FMM) appuyée par les Occidentaux, regroupant le Nigeria, le Niger et le Cameroun.

  • Disposant de la seule véritable armée de la zone, le Tchad a prêté main forte à de nombreux voisins ainsi qu’à la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) ; elle dispose d’un mandat de stabilisation du pays par la promotion de l’accord de paix de 2015, mais également la protection des civils, des programmes de développement, gouvernance.

Idriss DÉBY était l’homme fort du « G5 Sahel » ; ce cadre de coopération sécuritaire regroupe le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et son pays sous la houlette de la France ; Il venait d’être nommé, lors de la dernière réunion de N’Djamena, Président du « G5 Sahel » et s’était engagé à envoyer 1 200 militaires sur la zone des trois frontières entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Idriss DÉBY ITO n’a-t-il pas surestimé ses forces alors que le Tchad est confronté à :

  • Un grave conflit intercommunautaire entre éleveurs et agriculteurs dans les provinces du Ouaddaï et du Sila (Est)

  • Des rebelles dans le massif du Tibesti (Nord) et à la frontière avec la Libye

  • Des orpailleurs… ?

Or, dans le même temps, le Tchad cumule les handicaps :

  • Une histoire mouvementée depuis son indépendance en 1960 avec plusieurs rebellions venues du Nord

  • Enclavé au cœur du Sahel, le pays partage ses frontières avec six pays, le Cameroun, la Centrafrique, la Lybie, le Niger, le Nigeria, le Soudan

  • D’une superficie de 1 284 00 km² et une population d’un peu plus de 16 millions d’habitants, soit une densité de 12 habitants au km²

  • Malgré d’importantes richesses pétrolières, le Tchad est un pays pauvre : 187ème sur 189 pour l’indice de développement humain du PNUD et près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Cette situation devrait interpeller l’Europe qui ne peut se désintéresser de l’Afrique à cause de :

  • La pression migratoire. L’Europe ne peut ériger des frontières lorsqu’on voit les risques que prennent les Africains pour venir sur notre continent. Tous les pays européens du Sud, comme du Nord sont concernés. Les Africains arrivent à Lampedusa ou en Espagne, mais font très vite la cartographie du taux chômage en Europe et finissent par se rendre vers les pays qui offrent le plus de possibilités d’emploi. D’aucuns pensent qu’avec la croissance économique en Afrique, le problème disparaîtra. C’est possible, mais l’Afrique parait aujourd’hui être à la croisée des chemins.

  • L’Afrique, entre décollage et marginalisation. L’Afrique connaît une croissance importante de 5,7 % en moyenne sur la période 2001-2013 contre 2,6 % dans les années 80 et 2,3 % dans les années 90. Mais cette croissance est inégalement répartie, principalement basée sur la vente brute de matières premières, et caractérisée par un intérêt marqué des nouveaux émergents.

D’ici à 2050, l’Afrique va être confrontée à une choc démographique sans précédent, une urbanisation très rapide, à des effets collatéraux du changement climatique. Ces défis mettent les systèmes économiques et politiques africains sous pression. En peu de temps, il faut à la fois nourrir les populations, les accueillir au sein d’importants ensembles urbains, donner aux jeunesses l’éducation et les qualifications pour assurer leur employabilité, créer des emplois en nombre suffisant, renforcer et développer les infrastructures…

L’Europe ne peut être absente de ces défis, autant par générosité que par intérêt bien compris. Si les Européens ne réagissent pas, ne nous étonnons pas ensuite de voir arriver sur notre sol des migrants, les exilés politiques, les émigrés économiques, les fuyant le terrorisme, les migrants climatiques… L’Europe ne peut s’en remettre à un ERDOGAN africain pour s’affranchir de ses responsabilités.

Pour éviter que certains soubresauts ne remettent en cause la croissance économique et n’accentuent les phénomènes migratoires, l’Europe doit :

  • Couvrir les dépenses militaires occasionnées par cette lutte et jusque-là principalement assurées par la France

  • Aider l’Afrique à mettre en place un système de sécurité collective, une OTAN africaine,

  • S’inscrire dans un partenariat Nord-Sud avec les pays africains.

Elle ne peut laisser le champ libre aux milliards de Pékin attirés par les matières premières africaines, aux Russes avec leur société paramilitaire Wagner ou les Turcs et leurs frères musulmans.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD) Chroniqueur sur le site Atlantico